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Comme un voleur

4 novembre, restaurant Drouant : « Le prix Goncourt 2025 est attribué à Charles Brocard pour son roman Trois sœurs ».


Cette phrase, je l’ai attendue toute ma vie. Je n’ai cessé d’écrire, certes pour mon public, mais aussi pour la reconnaissance de mes pairs. Ces treize mots prononcés par Philippe Claudel ont chamboulé mon cœur. J’avais atteint mon but. Vous n’imaginez pas la joie qui fut la mienne.


Quelques mots immédiats à la presse, dire mon émotion. Les félicitations sincères et heureuses de mes amis mais surtout celles de ma femme, Adèle, et de ma fille Lily. Les mots lourds, gras et huileux de mon éditeur. « Bravo Charles ! » Il est surtout emballé par le nombre de ventes que cela va représenter. Pour lui, c’est le jackpot.


Me voilà embringué dans un tourbillon de cotillons, de champagne et de congratulations. Je suis invité dans tous les médias. Sur RTL pour une interview avec Marc-Olivier Fogiel, aux vingt heures des grandes chaînes, dans la Grande Librairie avec Augustin Trapenard. Je passe même dans Quotidienaux côtés de Yann Barthès. Ambre Chalumeau chroniqueuse talentueuse, pétillante et pertinente fait l’éloge de mon neuvième roman. Ma fille en était bien plus fière que du prix Goncourt en lui-même.


Tous me complimentent, m’encensent. Quel roman ! Quelle histoire ! Et votre écriture si rythmée, drôle, acrobatique pour un roman si sérieux et émouvant, quel talent ! C’est un cocon doux, moelleux, cotonneux pour mon ego. Je m’y prélasse avec délectation. Je savoure ma victoire, les années de travail pour en arriver là, toutes les fois où j’ai douté, raté, failli abandonné. J’étais un écrivain puisque je publiais des livres. Désormais, je suis un écrivain reconnu dont le nom sera gravé à jamais dans les listes d’un des plus grands prix littéraires à mes yeux. Au-dessus, c’est le prix Nobel, mais je n’en ai ni l’ambition, ni le talent.


Deux mois passent, les plus heureux de ma vie. Le prix Goncourt est remis début novembre. Ce mois triste et pluvieux que les gens n’aiment pas beaucoup a été un arc-en-ciel dans ma vie. Couplé à des fêtes de fin d’année pleines de lumières, d’étoiles, de chaleur et de cadeaux, je vivais ma meilleure vie. J’aurais voulu que cela ne s’arrête jamais. J’avais atteint l’apogée de ma carrière, le faîte de mon Everest personnel. La suite, c’était contempler et me repaître de ma réussite, de tout ce que j’avais entrepris pour y parvenir. C’était sans compter sur une petite phrase de mon éditeur. Quelques mots, simples, qui allaient tout faire basculer.


Début janvier, après les traditionnels vœux, je suis convié par mon éditeur, Hugo de Gassigny. Un homme au talent redoutable, au sourire blanc d’acier, qui avait une vision plus pécuniaire que littéraire du catalogue de sa maison. Il savait vous brosser dans le sens du poil, vous embobeliner, vous promettre bien des choses. Mais gare à vous si vous ne respectiez pas votre part du contrat ou pire, si votre livre était un four. Je sais ce que vous allez me dire : Charles, tu as l’air d’un type gentil et sympa, qu’est-ce que tu fous avec un margoulin pareil ? Eh bien, figurez-vous qu’Hugo est le seul à avoir perçu mon potentiel.

J’avais auparavant publié trois livres en autoédition. Ils avaient eu un petit succès, j’en avais vendu mille et quelques. Beaucoup pour moi, une peccadille pour le monde cruel et concurrentiel de l’édition. Certes, certains ministres sont publiés et n’en vendent que trente-trois, mais ils sont ministres, ils peuvent être utiles. Moi, Charles Brocard, calligraphe et imprimeur à Montfort-l’Amaury, je n’ai pas le même intérêt. Hugo de Gassigny était tombé par hasard sur mon troisième roman, Impression soleil couchant, lors d’un rendez-vous professionnel par chez moi. Il m’avait alors contacté pour le publier. Intégrer une maison d’édition, une vraie, m’avait enthousiasmé. Un premier pas vers une reconnaissance que j’espérais en secret. Je n’avais pas eu les honneurs d’une grande campagne de presse, j’étais un « bleu » après tout. Le roman avait suivi son petit bonhomme de chemin, Hugo n’était pas mécontent des ventes. J’avais poursuivi mon travail d’écriture. Il acceptait mes nouvelles propositions. J’avais dû apprendre à concéder des noms, des personnages, des tournures de phrases.


Mon agente et éditrice, Pétronille, était une vieille rombière rompue aux codes et aux attentes de ce monde impitoyable. Elle était sévère, dure, mais je l’adorais. Son humour noir, sans pareil, son œil d’épervier traquant la moindre inutilité, le moindre babillage, le moindre baratin, sa technique pour vous faire accoucher du mot idéal, celui que vous cherchiez sans mettre le doigt dessus la rendait unique et attachante. Bon, je reconnais qu’elle avait parfois un langage fleuri au milieu d’un langage châtié. Sa verve et sa maîtrise des mots vous piquaient ou vous flattaient, mais jamais elle ne vous laissait indifférente. Elle m’avait dit lors de la parution de mon cinquième roman Et après… : « Mon petit Charles, tu l’auras ton prix Goncourt. Mais pas avec celui-là. Faut bosser encore un peu. » Alors j’avais travaillé. J’écrivais le soir ou le dimanche. N’allait pas croire que j’en vivais ! Comme tout auteur en France, je ne touche que dix pour cent du prix de mon livre. Ça m’offre de jolies vacances mais je ne pouvais pour autant cesser mon activité.


Lorsque je lui avais remis Trois sœurs, Pétronille n’avait écrit qu’une seule chose en haut de la page : Goncourt 2026. Rien d’autre. Aucun gribouillis, aucune rature, aucune modification. Ce fut un choc pour moi. Et encore une fois, elle avait eu raison.


Je suis donc dans le grand bureau de Hugo, prêt à recevoir flagornerie, courbettes et cajoleries.

- Mon cher Charles, j’ai toujours cru en vous !

- Je le sais, et je vous en remercie Hugo.

- Ce prix Goncourt a un succès fou ! Les retours du public sont dithyrambiques. Il le trouve accessible, bouleversant et intéressant. C’est la combinaison parfaite ! Il plaît aux professionnels de la plume, une minorité qui compte d’un point de vue du genre et il plaît au public, une majorité qui compte d’un point de vue diffusion et monétaire, dit-il d’un sourire carnassier.

- Le plus important pour moi, c’est qu’il plaise et parle aux gens.

- Certes, certes, mais je vais vous signer un joli chèque à la fin qui devrait vous permettre d’être à l’abri, voire d’arrêter de travailler.

- On avisera.

Ne jamais dire à Hugo qu’il a raison, ne jamais le conforter dans ses idées, toujours laisser une distance de sécurité.

- Oui, bien. Donc maintenant que tout ça est derrière nous, il nous faut envisager l’avenir.

- Comment ça derrière nous ? m’étonnai-je.

- Eh bien, votre livre est sorti il y a deux mois, la vague commence à redescendre, le monde littéraire va préparer le printemps, puis la rentrée. Un événement chasse l’autre, tout va de plus en plus vite de nos jours.


Il n’a pas tout à fait tort, mais tout de même. Trois sœurs, c’était trois ans de ma vie. Ce roman, je l’écrivais en parallèle des autres. J’y ai apporté un soin particulier, quasiment une dévotion. C’était mon graal à moi. J’avais envie d’en profiter avant de tourner la page. Je n’étais pas pressé de passer à autre chose. C’est à ce moment précis, perdu dans mes réflexions, quelque peu vexé par cet empressement de me ranger dans un placard, qu’Hugo, me jeta à la figure :

- Le prochain roman, il parle de quoi et quand pourrons-nous le publier ?

Treize mots, comme Philippe Claudel. Mais ceux-là ne me procurèrent aucune joie et me plongèrent dans un abîme de confusion.

- C’est-à-dire ? bafouillai-je.

- Le prochain roman ! Il faudrait que nous le publiions pour la fin d’année, début deux mille vingt-sept au plus tard. Cela permettrait de profiter de l’anniversaire du Goncourt pour le lancer, se rappeler aux lecteurs et le diffuser plus largement.

- Euh… je… je n’y ai pas encore pensé.

- Vous avez toujours des livres d’avance d’habitude !

- Oui…oui… c’est que… c’est que là j’hésite, vous comprenez…

- N’hésitez plus ! Choisissez-en un et on y va. Je vous rappelle que nous avons un contrat d’engagement pour encore deux ans. Je vais vous signer une avance pour celui-ci, un geste normal pour le grand auteur que vous êtes. Vous envoyez le premier jet à Pétronille pour, disons… mai. On peaufine le tout et on publie.


Je reste assommé par ses propos. Hugo se lève, me tire du fauteuil, me serre la main et me conduit vers la porte. « Bonne journée ! »

Je me dirige vers la sortie comme un automate. Une fois dehors, saisi par le froid, je comprends une chose : je suis dans la merde. Hugo n’a pas tort, j’ai toujours eu des histoires d’avance dans ma tête. Lorsque je termine un roman, je sais quel sera le suivant. Mais je n’avais que neuf histoires d’avance, depuis toujours. Il n’y a que ces neuf-là que je voulais encrer. Je les ai toutes écrites. Trois sœurs devaient être la dernière. Je n’ai jamais songé à poursuivre au-delà. Cette parenthèse éditoriale aurait dû s’achever avec mon plus grand succès. J’ai omis qu’en signant avec le diable, je m’étais enchaîné à lui pour encore deux années.


Je rentre en train à Montfort-l’Amaury. Charles ne panique pas. Tu as eu de l’inspiration, des idées de livres différents, tu vas en avoir d’autres. Tu vas réussir à raconter une nouvelle histoire. Mais sera-t-elle aussi prenante ? Aura-t-elle autant de succès ? Et si le public était déçu ? Ou pire, décevoir l’élite littéraire qui venait de m’encenser. Il est si facile d’être moqué, humilié. Suis-je capable de faire aussi bien ? Ou mieux ? J’ai déjà tout donné, où vais-je trouver cette nouvelle matière à coucher sur le papier ? Une angoisse m’asphyxie dans le transilien.


Je ne dis rien de tout cela à Adèle et Lily en rentrant à la maison. Elles m’interrogent sur mon rendez-vous sur lequel je ne m’étends pas trop. Adèle, tout excitée, me demande alors :

- Et le prochain, c’est quoi le sujet ?

- Le prochain quoi ma chérie ?

- Ton prochain roman mon chéri ! Avec quoi vas-tu nous faire vibrer ?

- Maman, arrête de l’enquiquiner ! Tu sais bien qu’il n’en parle jamais. En tout cas, je suis impatiente de le lire papa. Trois sœurs est une sacrée claque. On se demande ce que tu vas inventer pour nous submerger autant.

Je deviens livide.

- Ça va Charles ?

- Oui, je crois que j’ai juste faim.

- Alors à table ! Je t’ai préparé des pâtes aux cèpes, tu vas te régaler.

J’adore les pâtes aux cèpes, j’en suis dingue. Ce soir-là, elles ne passent pas. J’ai la nausée, l’impression d’être sur un bateau. Ce n’est pas le mal de mer, c’est le mal d’écrire. Je suis allé me coucher de bonne heure, me disant que le sommeil m’apaiserait. Impossible de dormir. Je reste immobile dans le lit, sur le dos, raide, les mains sur mon estomac retourné, tel un mort dans un cercueil. Lorsque Adèle vient me rejoindre, je ferme les yeux. Ma simulation ne la convainc qu’à moitié, je sens son regard me scanner. Mais elle sait que parfois, il faut me laisser tranquille. Elle n’interrompt pas mon simulacre, elle ne me tirera pas les vers du nez maintenant. Je l’entends se déshabiller dans la salle de bains et se mettre en pyjama. Elle se glisse telle une patineuse dans le lit et m’embrassant sur la joue me dit : « Bonne nuit mon Victor Hugo. » J’ai cru que j’allais vomir. Je guette le moment où elle s’endort. Cela me parait une éternité. Sa respiration devient plus profonde et plus lente, je m’échappe des draps subrepticement.


Je me rends à mon bureau. J’adore cet endroit. Une pièce d’à peine dix mètres carrés dont les murs sont recouverts de livres. Mon bureau est un ancien gouvernail de bateau que j’ai fait restaurer. Il y a des papiers un peu partout, des carnets, barbouillés de mots, de bouts de phrase qui me viennent je ne sais quand, je ne sais où, que je n’étais même pas sûr d’utiliser, que je ne voulais pas perdre. Des pots d’encre de toutes les couleurs, des plumes sont posés çà et là. Je m’en sers pour calligraphier les demandes de mes clients : des invitations, des menus, des faire-part, des lettres d’amour et parfois de rupture. Cela complète mon travail d’imprimeur et me permet d’exprimer mon sens artistique.


Je m’assois dans le vieux fauteuil de cuir que m’ont offert Adèle et Lily. Il est mon fidèle compagnon d’écriture, l’utérus dans lequel grandissent mes romans. J’ouvre mon ordinateur. Il est ma mémoire, mon scribe, mon allié, mon supporter. Il sait tout de mes mots : ceux écrits, ceux effacés, modifiés, supprimés, arrangés, interchangés. Je lui demande un nouveau document. Il ouvre une page blanche, discipliné et obéissant. D’habitude, mes doigts commencent à frapper les touches, à inscrire des lettres qui forment des phrases, le début de mon histoire. Mais rien.

Je regarde ce curseur battre tel un cœur dans le vide. Rien. Nada. Que dalle. Je fermais les yeux. Charles, tu as quelque chose à raconter, respire, lâche prise, ça va venir. Ou pas. Le curseur bat toujours, le patient est vivant mais il n’est pas conscient. J’ai essayé, toute la nuit, d’ébaucher un nouveau roman. Je suis pétrifié, tétanisé. Le syndrome de la page blanche. Lorsqu’un auteur n’a plus rien à raconter, n’est-ce pas sa mort qui s’annonce ?


Je m’appelle Charles Brocard, j’ai remporté le prix Goncourt, mais je ne sais plus écrire. Bref, je suis dans la merde.

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