Rowan Oak
- coraliechabaud7
- 3 mai
- 11 min de lecture

J'ai participé au concours d'écriture de Colombus Voyage. Le thème était l'imprévu. Je n'ai pas gagné, mais j'ai écris un texte qui me tenait à cœur et que je vous partage ci-dessous.
Rowan Oak. Deux mots qui ne vous disent certainement pas grand-chose. Pourtant, ils ont pour moi le son de l’enfance, le goût du rêve, l’odeur du papier, le toucher de l’encre grenelée sous mes doigts et mes premières étoiles dans les yeux. Je n’avais que douze ans, une petite sixième appliquée et sérieuse. J’avais une professeure de français incroyable, Madame Gory. Elle avait détecté en moi mon appétence pour les mots et fut la première à me pousser à écrire.
Nous étions en fin d’année et elle nous fit découvrir un texte de la nièce de William Faulkner s’intitulant Rowan Oak. Le titre n’avait alors rien d’évocateur, pas plus que l’auteur et le nom de son illustre oncle. Il était extrait du livre Les Fantômes de Rowan Oak. Dean Faulkners Wells partageait avec le lecteur trois contes que lui avait racontés son tonton. Dans le premier chapitre, elle décrivait une incroyable maison, son ambiance, la présence et l’aura de William Faulkner.
À la lecture de ce texte, j’ai été transportée dans cet endroit magique, inquiétant, nostalgique. Un coup de cœur, un coup de foudre. J’ai fait des pieds et des mains pour trouver le livre. À une époque où Internet n’existait pas, ce fut un sacré défi. J’ai lu et relu ce texte, déambulant dans mon imaginaire aux côtés de l’autrice dans sa demeure, remontant l’allée de cèdres jusqu’à la porte d’entrée. J’ai fermé les yeux pour sentir la terre battue sous mes pieds, l’odeur du chèvrefeuille. J’ai eu le cœur battant en me figurant la tombe de Judith.
Ce texte m’a bouleversée, marqué au fer rouge mon âme et mon cœur. Pourquoi ? Je ne saurai le dire, c’est là la singularité et la magie de la littérature.
Je n’avais que douze ans mais je me le jurais : j’aurais quarante ans dans cette maison. Lorsqu’on est enfant, on fait parfois des vœux pieux, des espérances confiées à l’univers. Elles sont quelquefois folles, irréalisables, insensées. Mais pas la mienne. J’ai signé ce contrat avec mon for intérieur et je l’ai mis sous clef au creux d’une synapse pendant vingt-huit ans.
Cela peut sembler long, mais les remous de la vie, ses lignes et ses arabesques rendent la notion de temps abstraite. En quelques pages, j’approchais de mes quarante ans, le désir de pénétrer dans Rowan Oak plus que jamais ancré dans mon cœur. Au cours des dernières années, j’avais beaucoup voyagé ; préparer ce périple pour atteindre un objectif d’enfance ne me faisait pas peur.
Rowan Oak se trouve à Oxford, Mississippi, États-Unis. Cela se situe à un peu plus d’une heure de Memphis. Un long voyage m’attendait pour atteindre mon rêve mais qu’importe, tout devient possible quand il s’agit d’honorer une parole faite à soi-même.
Étant née au mois de janvier, ce voyage s’inscrivait dans le début de l’année, une belle façon de commencer deux mille vingt-quatre. J’ai donc rejoint mon aéroport de prédilection : Roissy – Charles de Gaulle, presque un deuxième chez moi, pour embarquer direction Atlanta. Il n’y avait pas d’avion direct pour Memphis, il me fallait effectuer quelques détours. D’Atlanta, je pris un avion pour la Nouvelle-Orléans. J’avais décidé de m’y arrêter. C’était un long voyage et j’escomptais profiter de chaque étape malgré mon impatience. Je me rapprochais du grand jour, de cette idée folle qui ne m’avait jamais quittée.
La Nouvelle-Orléans me ravit. J’ai adoré le quartier français, j’ai été charmée par la musique jazz qui résonne à chaque coin de rue. J’entends encore les cuivres ronfler au bord du Mississippi. Le musée sur la Seconde guerre mondiale m’époustoufla (visite incontournable si vous y allez). Je pris un guide pour découvrir les bayous et les maisons coloniales. L’aéroglisseur me ramena à mon enfance et je crus être aux côtés de Bernard et Bianca avec Evinrude pour chauffeur. Cette étape sur le chemin de mon rêve fut un enchantement. Jusque-là, tel Hannibal dans L’Agence tous risques, mon plan se déroulait sans accrocs.
Pourtant, malgré l’expérience, malgré mes prières au ciel, à l’univers, à William Faulkner, un plus grand imprévu surgit. Au début silencieusement. Cette chose se déplaçait et les présentateurs disaient tout et son contraire. Elle arrivait, finalement non, elle passerait plus au nord, mais attendez elle redescend, non elle remonte, elle va se dissiper, elle va s’intensifier, elle va nous éviter, elle va nous toucher. Devant mon écran, la veille de mon départ pour Memphis, je fulminais. Allaient-ils se mettre enfin d’accord ? Je décidai qu’on verrait bien en arrivant.
J’avais décidé de rejoindre Memphis en train. Beaucoup moins cher que l’avion, beaucoup moins rapide aussi. N’imaginez pas un TGV ! Le train américain, bien que très confortable et spacieux, est un gigantesque TER. Grand mais lent. Lorsqu’il croise un train de marchandises, il n’est pas prioritaire. Toujours prévoir un laps de temps pour les petits imprévus. C’est quelque chose que j’avais appris de mes vingt dernières années de voyage.
Le trajet devait durer sept heures, il en dura neuf. Il était presque minuit lorsque nous arrivâmes à la gare. Et pour voir, j’ai vu. Il y en avait partout de cette chose, à hauteur de plus d’un mètre. Ce n’était pas de bottes dont j’avais besoin, mais de skis ou plutôt de raquettes. La neige. Memphis vivait sa plus grande tempête de neige depuis cinquante ans. Et cet imprévu météorologique allait tout changer. Malheureusement…
Vous allez me dire, ce n’est que de la neige, c’est joli la neige ! Rowan Oak sous la neige, ça va être encore plus incroyable que tu ne le pensais. Si seulement… J’étais persuadée qu’une grande ville américaine comme Memphis serait équipée pour affronter cet aléa climatique. Que nenni. Memphis est semblable à ma ville de naissance, Bayonne. Au moindre flocon, la vie s’arrête. Je reconnais qu’il y avait plus d’un flocon puisqu’il y a eu jusqu’à un mètre vingt de neige. Quand on est une ville à qui ça arrive rarement, cela peut être déconcertant.
Je pensais prendre un taxi pour rejoindre mon hôtel. Il était quasi-minuit, il neigeait, il y avait du verglas, il faisait froid. Il y a des dépenses de voyage qu’il vaut mieux ne pas économiser. Mais il n’y avait pas de taxi. Ni de voiture. Ni personne dans les rues de Memphis. J’ai rejoint mon hôtel à pied, m’enfonçant dans la neige, sans peur d’être agressée. Il n’y avait qu’une seule personne dans toutes les rues de la ville : moi. Heureusement, l’hôtel n’était pas très loin et quarante minutes plus tard, je poussais, soulagée, la porte de mon hébergement. La réceptionniste me confirma l’intensité météorologique mais me prédit une amélioration pour le jour J. Tout restait encore possible.
Je visitais donc la petite ville de Memphis car croyez-moi, malgré son nom et la représentation que vous pouvez en avoir, ce n’est vraiment pas bien grand. Il ne neigeait plus au matin et le macadam des rues réapparaissait au fur et à mesure du passage des voitures. Je découvris avec plaisir le musée du blues et de ses légendes. J’y appris que Ike Turner avait été un pilier de ce genre alors que pour moi il n’était que le mari violent de Tina. L’histoire de cette musique, de ses interprètes me fit chanter et danser tout au long de ma déambulation. Malheureusement, les autres musées étaient fermés pour cause de neige, notamment pour mon plus grand désappointement, le musée des droits civiques installé dans l’hôtel où Martin Luther King fut assassiné. Je me couchais, excitée et inquiète. Demain serait le jour que j’attendais depuis vingt-huit ans. Verrais-je Rowan Oak ?
À mon réveil, le ciel était bleu, pas de neige à l’horizon. Un premier bon point. Je m’habillais et déjeunais rapidement. J’avais loué une voiture à l’aéroport et à cause de cette satanée poudreuse, il n’y avait aucun moyen de transport. Je commandai donc un taxi pour m’y rendre. La voiture mit plus d’une heure à arriver. Pas parce que le chauffeur était débordé, mais parce que la neige avait fondu puis regelé. Pire que la neige, il y a le verglas. Le conducteur fut chaleureux et me promit que nous atteindrions l’aéroport, mais il ne savait pas combien de temps il mettrait. La route de l’hôtel à l’aéroport fut une gigantesque patinoire. On se serait cru à une prestation de Gwendal Peizerat et Marina Anissina en pick-up. Il mit quarante-cinq minutes. Quarante-cinq minutes de glissades, de twerk du derrière de la voiture. Il me déposa à l’agence de location et me rassura. Sur l’autoroute, ce ne serait pas pareil.
J’avais réservé une grosse voiture américaine, une Chrysler, une bonne idée. Installée au volant, je me dis que j’étais complètement folle. Vu l’état des routes, fallait-il vraiment y aller ? N’était-il pas temps de renoncer ? La raison hurlait oui, mon cœur implorait non. J’étais à une heure et dix minutes d’un des rêves de ma vie. Je n’allais pas me résigner pour un peu d’eau gelée, non ?
Je démarrais la voiture, mis le GPS et sortis du parking. Je ne pouvais pas abandonner, pas si près du but. Sortir de la ville fut compliqué mais davantage à cause du sens de circulation que de la météo. Je finis par me retrouver sur une espèce de nationale ; l’autoroute était fermée. Je roulais à petite allure, pourtant le chemin fut jalonné d’accidents : des glissades, des voitures embouties, en contresens après avoir tourbillonné telle une toupie. À chaque sortie, des camions en travers, renversés, provoquaient des embouteillages. Je décidai de voir ce qu’il en serait à la mienne. Si elle était elle aussi condamnée par un poids lourd désœuvré, je ferais demi-tour. Il n’en fut rien. Elle était dégagée et je pus m’engager précautionneusement, sans soucis.
Mais si la nationale était un peu déneigée (plus par la chaleur des autos que par la DDE américaine), il n’en était rien des routes secondaires traversant les petites villes. Plus je m’approchais, plus la route devenait une piste de ski ou de patins à glace. Je me rappelle ce bout de route totalement verglacé. Je roulais entre vingt et trente kilomètres par heure et je me demandais ce que je faisais là. C’était une folie ! Je risquais l’accident à tout moment, j’allais perdre la caution de la voiture, je pouvais me blesser, voire me tuer. C’était n’importe quoi ! Coralie reprends-toi, sois raisonnable ! Mais le GPS m’annonçait dix-sept minutes… J’étais à dix-sept petites minutes de concrétiser mon vœu le plus cher. J’avais déjà tant roulé, tant affronté, ce serait ridicule. Je n’avais rien à perdre.
Serre les fesses, continue de rouler au pas, la route est droite, jusque-là il ne s’est rien passé. C’est ma philosophie de vie : avancer malgré tout. Je venais de passer de la théorie à la pratique. Et puis, si jamais je tournais le volant pour effectuer ce demi-tour, je le savais, mon véhicule se transformerait en toupie. Alors je continuais, mètre après mètre, kilomètre après kilomètre. Le GPS décomptait le temps. Quinze minutes, douze, huit, cinq, trois. Il fallait tourner à droite. Avec une précaution infinie, je pivotai le volant. « Vous êtes arrivée. » m’annonça la voix électronique.
Je savais que j’étais arrivée car il y avait un très joli panneau Rowan Oak. La maison était plus loin, au bout d’un chemin, cachée par la forêt. Une magnifique forêt blanche. Tout était blanc. Les maisons, les arbres, les panneaux. Ils n’étaient pas recouverts de neige, ils étaient enfouis dessous. Je savais déjà que la maison serait fermée aux visites. Le site internet n’indiquait rien, mais c’était une évidence. Je rejoignis le parking situé un peu plus loin. Je me garai sur ce que je pensais être une place, je n’étais pas sûre de ce qu’il y avait sous ce tapis blanc. Je marchai jusqu’à l’entrée du chemin, mes pas s’enfonçaient profondément dans la neige qui chatouillait mes chevilles. Je n’entrerais pas à l’intérieur mais je voulais la voir. Je voulais voir Rowan Oak. Je m’approchai des panneaux pour voir le plan. Il suffisait d’aller au bout du chemin juste devant moi. Je contournai la barrière interdisant le passage des voitures et décidai de marcher au milieu. Erreur fatale. J’avais oublié que le chemin est plus bas que les à-côtés. Ma jambe s’enfonça de toute sa longueur dans l’épaisseur blanche tandis que mon autre jambe resta surélevée sur la hauteur du bas-côté. Me voilà en grand écart ! Heureusement pour moi, je suis souple, mes trente années de danse ont eu une utilité. Je ne sais pas comment, je finis par rassembler mes membres et à remonter. Je cherchai une solution, essayai de passer par la hauteur. Hélas, très vite, il y a les fameux cèdres serrés les uns contre les autres, incontournables. Le chemin était impraticable. Cette fois-ci, je dus le reconnaître, j’étais vaincue. La neige avait gagné.
Les larmes coulaient sur mes joues. De colère, de frustration mais pas de regrets. J’avais tout tenté. J’avais tout prévu, tout, mais pas une tempête de neige historique. C’est le propre d’un imprévu, il est imprévisible. Je me suis excusée envers moi-même. Ce n’est pas que je ne voulais pas tenir ma promesse c’est que je ne pouvais pas. La petite fille de douze ans était déçue mais elle comprenait. Elle salua ma ténacité mais il y a des choses contre lesquelles on ne peut rien.
Je sortis de mon sac ce livre si important dans ma vie. Je l’avais emmené car je voulais l’ouvrir au cœur de la maison. Il n’en serait rien. Je le pris en photo devant le panneau. J’avais au moins été jusque-là. J’ouvris le premier chapitre et me mis à le lire à haute voix sous la neige qui recommençait à tomber. Elles étaient là, tout près de moi : la maison, Judith, les histoires de William Faulkner. Je n’en verrais pas plus, je n’en saurais pas plus. Tout cela resterait de l’imaginaire. J’ai toujours adoré le froid et la neige. Cela me ressource, m’apaise. Pas cette fois-ci. J’ai trouvé ces flocons cruels, sournois, douloureux, sadiques mais inexorables. J’avais mis près de trois heures à atteindre la maison. Trois heures de stress, d’angoisse, d’hypervigilance, de tensions, tout ça pour noyer mon espoir dans les sables mouvants neigeux. Je repartis à la voiture, il n’y avait plus rien à espérer.
Voilà à quoi j’ai passé mon quarantième anniversaire : conduire sur une route enneigée et verglacée pour échouer à quelques mètres de mon rêve. La frustration était grande. Le retour fut quelque peu plus facile, l’autoroute était à nouveau ouverte. Ce n’est pas comme ça que j’imaginais ce jour, ce n’est pas comme ça que j’imaginais ma rencontre avec Rowan Oak.
Je m’interrogeais sur ce rendez-vous raté. Peut-être aurais-je été déçue finalement ? Parfois, lorsqu’on projette la vision de son esprit, on est désillusionné par le réel. Il y a une sorte de trahison entre le rêve et la réalité. Peut-être que ma projection était fidèle à la description du texte ? Ou était-elle mieux que ce que j’avais créé ? Je ne le saurais pas. Pas cette fois-ci. Je ne dis pas jamais. Cette tentative à échouer, mais notre avantage en ce bas monde c’est que parfois on peut avoir une deuxième chance. Il va me falloir du temps pour digérer, économiser de nouveau. Je connais la marche à suivre, je sais où est le chemin. Il n’y a plus qu’à recommencer, plutôt au printemps, aux beaux jours, lorsque la neige est loin. Elle m’a fait une farce la première fois, la saison était son atout. Pour le second essai, je lui laisserais moins de chance même si je ne suis pas à l’abri de la pluie, d’une tempête ou d’un ouragan. Qui sait, la météo est imprévisible.
La journée s’est terminée dans un bar restaurant. J’y ai dégusté un pulled pork grillé maison en écoutant une légende du blues en live dont j’ai oublié le nom. Les gens présents étaient fascinés par lui, me répétant que j’avais une sacrée chance d’être là ce soir. J’ai souri. Pour moi, cela n’avait pas de vrai sens, pas d’importance. Mon rêve s’était brisé dans le gel d’une imprédictible tempête de neige historique.
Il m’a fallu du temps pour savourer mon voyage à Memphis et me dire que j’avais tout de même vécu des choses formidables. J’ai compris que ce périple était à l’image de tout ce qu’avait été ma vie jusque-là : des embûches, des imprévus auxquels j’avais toujours fait face, auxquels je m’étais adaptée. J’avais parfois gagné, parfois échoué, je m’étais relevée. Je ne pouvais qu’être fière de moi, j’avais tout mis en œuvre pour la concrétisation de cet idéal, on ne peut pas lutter contre les éléments.
Mon rêve de voir Rowan Oak n’est pas mort, il est juste reporté. Cette neige n’aura rendu que plus savoureuse et plus intense notre future première vraie rencontre. L’imprévu à ceci de beau qu’il n’est possible que si l’on a prévu des choses. Il peut être heureux ou malheureux. Il ne se décide pas, on n’y peut rien, on ne peut faire qu’avec. Il est surprenant, déconcertant, intrigant. Il change nos projets, notre vie, notre philosophie. Il nous influe, il nous transforme, il nous change, pour le meilleur le plus souvent, quelquefois pour le pire. Mais il ne nous définit pas. C’est à nous de nous en saisir et de décider ce qu’on en fait.




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